FAQ - Questions fréquentes *

Il s'agit d'une page évolutive qui se développera à mesure de vos questionnements.


1) Tout d'abord, pourquoi utiliser le terme de Travailleuses du sexe ?

L'association Aspasie a pris l'habitude de parler de travailleuses et travailleurs du sexe pour bien montrer qu'il s'agit d'un travail. Cependant, certaines personnes se qualifient elles-mêmes de prostituées ou de putes et disent l'assumer. Cette question de la dénomination fait souvent débat. Parler de travail du sexe permet de repenser cette activité sous l’angle du contrat, d’amélioration des conditions de travail, et de la capacité des travailleuses du sexe à négocier les différents aspects de leurs services (actes, tarifs et durée). Parler de travail du sexe autorise à poser des actions en regard des droits des travailleuses: le droit de travailler en santé et en sécurité, le droit de ne pas être violentée, harcelée ou discriminée, le droit de s’associer avec d’autres pour se protéger, le droit à la dignité et à l’intégrité de sa personne.


2) Comment intègrent-elles ce milieu ? Est-ce par choix ou par obligation ?

La question du choix... Qui choisit ? Quoi ? Pourquoi ? Comment ? Et pourquoi se pose-t-on toujours la question du choix lorsqu’il s’agit de prostitution ? Il y a de nombreux boulots harassants, inacceptables avec des conditions de travail pénibles et avec une sécurité de l’emploi somme toute minimale... Est-ce que les gens ont choisi d'aller là ? Non ! Comme on l’entend souvent dans le « milieu », «la prostitution, c'est un choix dans le choix»...  «J'ai choisi ça plutôt que, justement, d'aller au chômage, d'aller à l'assistance ou plutôt que d’avoir un emploi salarié qui ne me plait pas». C’est ma foi vrai, certains préfèrent « être leur propre patron». Oui, on parle beaucoup d'esclavage, mais pour beaucoup de femmes, c'est justement la seule manière de ne pas être esclave et de ne pas être dépendante d'un homme lorsqu’elles n’ont pas de formation reconnue dans leur pays de résidence. Mais alors est-ce que c'est un choix ? … Dans les faits, j'ai rencontré des personnes ayant des formations universitaires qui pourraient éventuellement trouver un autre type de boulot mais qui disent  «Moi je préfère faire ça parce que cela me plait»... ça existe aussi. Ce n'est pas une majorité. Mais si on regarde l'éventail entre l'esclavage (prostitution forcée) et le choix très affirmé de dire «J'adore ce travail!»... entre les deux il y a une palette énorme de degrés et de circonstances, d'histoires de vie qui font que quelqu'un entre dans cette activité ou pas.


3) Mais ont-elles, par exemple, un autre travail pendant la journée et font-elles ça le soir?

Il y a des gens qui combinent plusieurs activités mais pour beaucoup, c'est leur revenu, leur manière de gagner leur argent. Parfois obligées de mentir, elles disent «Je vais au bureau», elles doivent raconter des histoires, au mari, aux enfants, aux parents... Et cela, pendant de longues années. C'est variable. Il y a des gens qui le font pour une courte période d'autres pour très longtemps. Donc finalement, à force de devoir mentir, les gens s'isolent, leur réseau se rétrécit. Et finalement leur identité est quand même connue ; particulièrement lorsqu'elles se retrouvent avec les autres prostituées. Il y a un peu de tout, et son contraire. C'est comme la vie.


4) On entre dans ce milieu, mais après pour en ressortir, pour se réorienter, c'est la galère...  Cela devient-il une sorte de voie sans issue ?

Les gens entrent dans ce travail pour des questions économiques «Je vais juste gagner assez d'argent pour m'acheter ceci ou cela (loyer, voiture), après j’arrête.»... Mais après on entre dans un mécanisme... «Je vais arrêter, mais je dois juste encore payer ceci, payer cela». Et puis après, c'est de plus en plus difficile de retourner dans un travail soi-disant ''normal''.

Une formation préalable au travail du sexe, une expérience professionnelle salariée, feront également toute la différence lors d’un désir de réorientation : il sera plus facile de se tourner à nouveau vers des compétences plus anciennes. Dans le cas contraire, il faudra construire tout un ensemble de compétences « vendables » sur le marché du travail : ce qui est un véritable parcours du combattant, passé un certain âge.


5) Dans quel cadre travaillent-elles ? Est-ce de manière indépendante, dans des lieux clos ou dans des réseaux légaux ou illégaux ?

Maintenant, les lieux les plus contrôlés sont la rue et les salons de massage: de manière générale, tout ce qui est visible, comme aussi les annonces dans les journaux. La police, dans ces cas, a les informations nécessaires pour effectuer des contrôles. Donc la plupart des personnes travaillent légalement. Mais en dehors de cela, il y a toute sorte de lieux de contacts, réels et virtuels, qui sont plus difficilement contrôlables. Ensuite, il y a les cabarets: officiellement la prostitution y est interdite. Avant, il y avait des zones séparées, c'était un secret de polichinelle: tout le monde savait que c'était un lieu de prostitution. Maintenant, avec la nouvelle loi, ils ont dû casser les séparés, tout est ouvert.


6) Est-ce que les prostituées reçoivent des signes de haine ou de rejet ? Qu’en pensez-vous ?...

Le juron le plus utilisé est fils de pute, c'est un langage complètement intégré, personne ne se pose de questions... "Pute'', ''putain'' à longueur de journée, partout, tout le monde, et à tous les âges. Donc oui, un rejet. C'est pour cette raison que beaucoup vivent avec le secret. Mais aussi, très concrètement, une travailleuse du sexe qui veut se réorienter professionnellement, présente son CV: 10 ans d'expérience de relations humaines, très bonnes connaissances de la sexualité, compétence d'accueil, écoute active, gestion de ma petite entreprise etc... Ce n'est juste pas possible ! Il y a un trou dans le CV et l'éventuel employeur demandera: «Vous avez fait quoi ? - Je suis restée à la maison pour m'occuper des enfants» par exemple. Et tout ce qu'elle a appris, elle ne peut pas le valoriser. Et si on cherche un logement, de toute façon à Genève, c'est la galère pour tout le monde, mais si en plus on précise, travailleuse du sexe ou prostituée, il faut oublier ! Pourtant c'est une source de revenu importante, le moyen de ne pas être à l'assistance, au chômage ou dépendre de la communauté.


7) Les travailleuses du sexe ont-elles une vie amoureuse ?

Les travailleuses du sexe ont une vie personnelle et amoureuse en dehors de leur vie professionnelle. Beaucoup sont mères d’un ou de plusieurs enfants d’âges divers. Sur le plan des relations intimes et sexuelles, des travailleuses du sexe établissent des rapports amoureux comme tout un chacun.


8) Quels impacts le travail du sexe a-t-il sur la santé des travailleuses du sexe ?

Même en se souciant de leur santé, de leur sécurité et de leur dignité, les travailleuses du sexe ne peuvent pas toujours échapper au stress lié à leur travail. Les préjugés, l’opprobre, le harcèlement (des policiers, résidants, passants, familles) pèsent lourd dans leur vie quotidienne. Avec l'augmentation du stress et de la vulnérabilité, les réflexes de prévention et de soins diminuent. Les problèmes de santé les plus fréquemment observés sont les problèmes d'infections sexuellement transmissibles, les problèmes gynécologiques, de fatigue chronique, des dépendances et les douleurs du dos et des jambes. 


9) Est-ce que les travailleuses du sexe ont été abusées sexuellement durant leur enfance ?

Certaines travailleuses du sexe ont subi une agression sexuelle pendant leur enfance. D’autres, par contre, n’ont jamais vécu ce type d’agression. La plupart des victimes d’agressions sexuelles ne travaillent pas dans l’industrie du sexe. Il est difficile pour les femmes, en général, de porter plainte contre leur agresseur. Les travailleuses du sexe agressées sexuellement dans le cadre de leur travail, ou de leur vie conjugale ou sociale, voient s’ajouter à la crainte d’être catégorisées comme dépravées sexuelles, celle de ne pas être crues. Comme si contraindre une travailleuse du sexe à avoir une relation sexuelle constituait une situation normale et non pas une agression. Or, que l’on soit en présence ou non d’une rétribution, tout acte sexuel perpétré sans le consentement de la personne est un acte de violence.


10) Quels sont les besoins des travailleuses du sexe ?

  • d’être reconnues comme citoyennes à part entière ;
  • d’être respectées dans leurs droits fondamentaux ;
  • d’être écoutées sans jugement ;
  • que les abus et la coercition qu’elles subissent soient dénoncés comme une atteinte à leur intégrité ;
  • d’avoir accès aux services publics sans discrimination ;

En adoptant une vision élargie de la santé et de la sécurité qui tienne compte des impacts de la stigmatisation et de ses déterminants, nous pourrons davantage comprendre les réalités vécues par les travailleuses du sexe, pour mieux les accompagner. En contribuant au développement d’un contexte social, judiciaire, politique et médiatique exempt de préjugés, nous cherchons à diminuer les risques d’exclusion sociale des travailleuses du sexe.

11) Revenons concrètement à votre association. Quelle est son histoire ?

Aspasie est née il y a bientôt 30 ans, en 1982. Cette association a été créée dans un esprit militant et de revendication par des prostituées, des allié(e)s, des travailleurs sociaux et toutes sortes de personnes qui se sentaient concernées par cette population. Ces personnes trouvaient qu'il y avait quelque chose à défendre, notamment la citoyenneté. C'est un travail qui se fait depuis la nuit des temps. Ce fut une époque marquée par le courage de descendre dans la rue. Il y eut tout un mouvement de revendication pour le respect des travailleuses du sexe et demandant les droits de citoyenneté comme tout un chacun. Ce mouvement, parti de la France, a « envahi » toute l'Europe. Voilà pour les débuts de l'association.

A ce titre, nous avons à notre actif un certain nombre d'actions, comme d’avoir permis l’accès aux travailleuses du sexe, et sans condition, au certificat de bonne vie et mœurs, et à la déclaration fiscale en propre  (auparavant les travailleuses du sexe étaient taxées d'office).
Puis dans les années 80, c'est l'apparition du sida …En effet, autour des années 1985, la pandémie du sida sévit gravement et ce sont alors les homosexuels, les toxicomanes, et les prostituées qui sont stigmatisés et accusés de transmettre le sida. Les prostituées se sont alors organisées et ont rejeté ces accusations. Elles ont dit :  « le préservatif et notre corps sont nos outils de travail, donc on se protège. » Ces personnes ont alors fait tout un travail d'information pour savoir comment se protéger, quelles précautions prendre, etc. et cela avec l'aide d'Aspasie et de l’Aide suisse contre le sida. Elles ont d'ailleurs écrit une lettre ouverte aux clients pour dire que travailler avec un préservatif, c'est un label de qualité, et expliquer pourquoi il faut se protéger pour soi, son partenaire, sa famille, etc. C'est à ce moment-là que toute la question de la santé s'est développée à Aspasie. C'est en fonction des nouveaux besoins rencontrés sur le terrain que nous avons construit des nouveaux projets.

12) Justement, quelles sont les actions concrètes que vous avez développées ?

1.    Nous avons deux bus, un grand bus au boulevard Helvétique, et un petit qui vient aux Pâquis la nuit. C’est le projet «Boulevards» (BVDS) - Les travailleuses et travailleurs du sexe (mais ce sont surtout des femmes) peuvent venir discuter anonymement, boire un café, chercher du matériel de prévention, trouver des réponses à toutes sortes de questions. Nous appelons ce type d'accueil un accueil  ''bas seuil''.

2.    Aspasie prévention Migrantes (APM), permet à notre équipe de rencontrer les artistes de cabarets, les hôtesses dans les bars à champagne et les travailleuses du sexe dans les salons de massage ou dans les rues des quartiers chauds afin de leur prodiguer des informations et du matériel de prévention. Ce sont des médiatrices culturelles qui parlent différentes langues et connaissent la culture de ces pays. Ceci est indispensable pour aborder des sujets délicats et intimes comme la sexualité.

3.  Nous avons aussi un autre projet qui se nomme ''Male Sex Work'' (MSW). Il vise à informer et à faire de la prévention auprès des hommes qui se prostituent dans des lieux spécifiques comme des saunas ou rencontrent leurs clients dans certains bistrots et sur internet. 

4.    Le projet ''Don Juan'' (DJ), s'adresse en continu aux clients via un conseil en ligne et sporadiquement via des actions de terrain.

5.     Enfin, dans les locaux d'Aspasie, il y a une permanence qui permet un accueil trois fois par semaine l'après-midi sans rendez-vous. Un lien indispensable pour être en phase avec les problématiques que les travailleuses du sexe rencontrent dans leur quotidien. Les personnes peuvent acheter des préservatifs très bon marché, obtenir des renseignements, fixer un rendez-vous pour une prise en charge.
Ces actions de terrains et les services de la permanence constituent la base de notre association. Ils permettent aux TS d'avoir un premier contact avec notre structure et drainent l'information sur leurs conditions de travail jusqu'à l'équipe d'Aspasie. Les projets de terrains sont les racines d'Aspasie: ils permettent un relai vers le soutien et l'accompagnement psychosocial et administratif (S&A).Ce soutien peut parfois durer plusieurs années ou consiste par exemple à aider à remplir une déclaration d'impôts ou d’autres démarches ponctuelles.

6.    L'ultime volet de l'action d'Aspasie est sociopolitique et consiste à la formation (ateliers, interventions dans des lieux de formation : écoles, universités, HES) et à la communication avec les autorités, les médias.

 

13) De qui est composé Aspasie ? Quel sont vos statuts (bénévoles, salariés...) ?

Nous sommes passés d'un poste d'assistante sociale à 50% en 1982 à presque sept postes partagés par une quinzaine de personnes. L'équipe actuelle est composée de travailleurs (-euses) sociales, d'une infirmière, d'un psychologue, d'une psychothérapeute, de travailleuses du sexe, d'une secrétaire et récemment une secrétaire et un chargé de communication nous ont rejoints dans le cadre d’un emploi cantonale.


14) Marianne Schweizer, quel est le rôle de la coordinatrice au sein d'Aspasie ?

Il y a un important travail administratif et de communication à l'intérieur de l'association et à l'extérieur, mais je vais aussi un peu sur le terrain. Le travail de réseau avec d'autres associations que ce soit à Genève, en Suisse ou au niveau international, implique des déplacements. Comment se passe une journée type en tant que travailleuse sociale ? Cela varie beaucoup et dépend de qui, quand et quoi... Quand j'ai commencé à travailler à Aspasie il y a quinze ans, nous faisions tout : le travail de terrain, l'accueil, le suivi psychosocial, l'action sociopolitique, etc. Maintenant que la charge de travail a considérablement augmenté et que les postes se sont diversifiés, nous nous répartissons le travail avec mes sept collègues permanents selon leurs expertises spécifiques.


15) On peut voir l'inquiétude récemment exprimée par des prostituées concernant l'arrivée de concurrentes roumaines et plus largement d'étrangères. Que fait votre association dans des cas comme celui-ci ?

Les journaux racontent beaucoup de choses ! Le problème de la concurrence existe dans tous les commerces. Le travail du sexe est un commerce donc évidemment il y a de la concurrence.
Nous, à Aspasie, n'entrons pas tellement dans les conflits entre les personnes, mais nous essayons de leur expliquer que face à la concurrence deux stratégies sont possible : s’isoler et jouer un jeu individualiste, ou se solidariser et se fédérer. C'est déjà un travail difficile que de se prostituer : les personnes sont stigmatisées, rejetées et jugées, donc plutôt que de se faire la guerre de l'intérieur, il peut être plus constructif de se solidariser et de s'engager pour de meilleures conditions de vie et de travail. Voilà notre attitude. Il faut savoir que ce genre de cas arrive souvent, ce n'est pas une nouveauté, mais une réalité avec laquelle nous travaillons. Il y a eu des périodes où certaines prostituées étaient très virulentes et elles ont attaqué Aspasie en disant : «Vous défendez les autres !». Il y a toujours des phénomènes de rejet et d'exclusion à l'interne (les toxicomanes, les transsexuels, les femmes qui arrivent des pays de l'Est, etc...). C'est un mouvement perpétuel, ça tourne.

Nous nous devons de rester neutres et d’agir selon la mission d'Aspasie qui est d'aider, de défendre et de soutenir toutes les personnes qui exercent le travail du sexe. Nous ne faisons aucune discrimination de race, de couleur, d'origine, d'identité, de genre.


16) Est-ce que la population des prostituées qui exercent leur profession à Genève est homogène ? (Clans ? Nationalités ? ...)

C'est très hétérogène. Avec le problème de la concurrence, c'est dur et violent. Les différentes communautés (Suisse, France, Pays de l'Est, Amérique du sud, etc…) se rejettent entre elles, ou bien les jeunes et les plus âgées.

Mais il y a aussi des solidarités et des alliances, comme par exemple une femme qui demande à Aspasie d'intervenir pour une autre travailleuse du sexe qui se trouve en difficulté. On ne peut pas parler d'une réelle communauté de prostituées, c'est très difficile de s'associer et de se défendre ensemble, mais cela n'empêche pas que certaines le fassent. C'est aussi très dur, car toutes les travailleuses du sexe sont dans le secret, elles ne doivent pas se montrer. Par exemple la plupart d'entre elles ne peuvent pas témoigner à visage découvert dans les medias, car elles doivent protéger leur famille, elles-mêmes, mais aussi à l'intérieur du milieu. Par contre au niveau international, il y a une communauté qui se bat pour les droits des prostituées (www.sexworkeurope.org, www.nswp.org). C'est donc une minorité à l'intérieur de ce milieu. Grisélidis Réal, qui était une des membres historique de notre association, était une militante, prostituée, peintre et écrivaine et son identité de combat était contre l'hypocrisie de la société. Elle revendiquait le respect des travailleuses du sexe et s'est battu toute sa vie pour les droits et la reconnaissance de ces personnes. Il y a très peu de personnes qui comme Grisélidis Réal (1929-2005) se sont battues ouvertement et publiquement.


17) Parmi ces différents groupes, comment percevez-vous leur intégration dans la société?

Pour la plupart, ils mènent une double vie. C'est presque impossible autrement. Grisélidis Réal, elle, était entière, et puis elle était très transparente. Elle n'avait pas une double vie, parce que tout le monde savait ce qu'elle faisait. Elle le revendiquait. À part cela, peu de personnes en Suisse ont la possibilité de se montrer ainsi, et pour la plupart il faut le cacher. Donc c'est quelque chose de lourd à porter. Parfois leur famille et amis sont au courant. Ça existe.

 

18) On parle souvent de femmes dans ce milieu, mais est-ce que les hommes exercent aussi cette profession ? Quel est la proportion par rapport aux femmes ?

Il y a beaucoup moins d'hommes que de femmes. Les chiffres, c'est difficile, parce que cela fluctue, cela varie en fonction des périodes, des lieux. C'est biaisé parce qu'on est plus nombreuses dans l'association à aller à la rencontre des femmes et il y a seulement un homme qui va à la rencontre des hommes.
Mais il y en a beaucoup moins. J’estime qu'il y a 1'000 femmes et 100 hommes actifs à Genève au moment où je vous parle. Mais attention aux chiffres ! Ce ne sont que des estimations, valables à un moment donné.  Souvent, ce sont bel et bien les intuitions qui donnent les meilleures estimations.


19) Que pouvez-vous nous dire de l'évolution des conditions des travailleuses du sexe  dans le temps ?

Alors, oui, ça évolue tout le temps. Je pense qu'il y a eu une période d'ouverture et de bonnes conditions dans les années 80/90. Et la Suisse est souvent citée comme exemplaire, parce que c'est une activité légale. Rappelons ici que rare sont les pays ayant appliqué les directives de l’ONUSIDA en matière de légalisation du travail du sexe.


20) D'ailleurs on a vu certaines cartes sur internet, montrant notamment la situation en France...

Alors, en France c'est la catastrophe depuis 2003. Il y a eu la révolution des prostituées en 1975, les conditions se sont améliorées. Par exemple, avant, n'importe quel homme qui vivait avec une prostituée était considéré comme proxénète. Après ça s'est amélioré, la loi a changée pour permettre aux travailleuses du sexe de vivre avec un compagnon, fils, père etc… sans qu'ils soient d'office considérés comme proxénètes. En 2003, Sarkozy a introduit la loi de la sécurité intérieure. Avec cette loi, il y a eu une stigmatisation et un rejet très fort pour tout ce qui est un peu hors norme, entre autre les prostituées. Ils ont introduit dans cette loi, le racolage passif.

C'est interdit de faire du racolage, c'est-à-dire d'attendre le client dans la rue. La police peut soupçonner de faire du racolage et amender...3'650 euros...évidemment, elles ne peuvent pas payer cette somme...après cela, c'est le double.  Les conditions de travail se sont vraiment détériorées. Selon les villes, il y a des tolérances, avec par exemple à Paris, le Bois de Boulogne, mais pas dans certains quartiers. Mais si un flic a décidé de faire du chiffre, il va amender.


21) La tendance semble aller vers une criminalisation des clients…

C'est un débat très actuel au niveau européen, et aigu, par exemple en France et en Italie. En Suisse, les politiques pour la gestion publique de la prostitution est plutôt pragmatique. Depuis une dizaine d'année, on a développé des actions de prévention auprès des clients pour une pratique respectueuse et protégée. Nous espérons que la clairvoyance suisse ne se laissera pas contaminer par les mauvaises idées de nos voisins. A l'heure actuelle la tendance à la pénalisation des clients en Europe s'inspire du "modèle suédois" qui en réalité ne repose sur aucune base scientifique ni sur aucune statistique sérieuse (voir la conclusion , p. 27 de l'article Loi suédoise contre final.pdf).

 

22) A combien estimez-vous le nombre de personnes exerçant cette profession sur Genève ?

Et connaissez-vous les chiffres approximatifs pour la Suisse, l'Europe et le Monde ?

Vous ne pouvez pas vraiment poser la question pour la prostitution. Ça commence quand, et ça fini où ? Et ici, quand on parle de chiffres, on pense aux personnes qui se considèrent comme prostituées. Par ailleurs, il y en a beaucoup qui font des échanges de services. Par exemple: je n'ai pas d'argent pour payer mon loyer et je trouve quelqu'un qui paye mon loyer contre un petit service. Ce sont des gens qui ne s'identifient pas comme tel (prostitution) au final, mais c'est la même chose.
À Genève, les prostituées et les prostitués doivent se ''carter'', ce qui signifie qu'elles doivent aller s'inscrire à la Brigade des mœurs pour être en règle (règle cantonale). C'est obligatoire depuis longtemps. Donc quand on demande à la Brigade des mœurs combien de prostitué(e)s travaillent à Genève, ils disent «3'800»...et chaque année, il y en a plus. Alors qu'à Zürich, ils disent «700». Ce n'est pas très logique parce que Zürich est une ville beaucoup plus grande. En fait, cela fait depuis 1994 (règlement sur la prostitution) qu'ils accumulent ces chiffres à Genève. Certains vont se "dé-carter'' pour enlever leurs fiches, mais ce n'est pas la majorité. Avec l'ouverture des frontières, il y a des femmes qui viennent ici pour se faire des ''thunes''. Elles arrivent, elles s'inscrivent à la Brigade des mœurs et, après une semaine, elles se rendent compte que cela ne va pas du tout, qu'elles ont beaucoup de frais, qu'elles n'arrivent pas à travailler, qu'elles ne trouvent pas de lieux, que les contraintes structurelles sont énormes. Elles repartent sans nécessairement se retirer de la liste. Et puis là, dernièrement, nous avons demandé à la Brigade des mœurs combien ils avaient recensé de prostituées et prostitués selon la nouvelle loi. Leur réponse a été : 78 personnes inscrites comme "indépendantes" et 90 salons de massages (moyenne ~4p/salon), on est loin du compte des 3800…
On peut faire des estimations - je me suis parfois amusée à compter. Mais après comment on compte ?  Par exemple, il y a des endroits où des personnes se prostituent clandestinement. Il y a aussi un chiffre qui circule au niveau fédéral depuis 12 ans. Dans un rapport du département de justice et police fédéral de 1999, il est écrit «14'000», pour la Suisse. Mais ça ne veut rien dire...

 

23) Est-ce qu'à votre connaissance il y a plus ou moins de prostituées qu'avant à Genève ?

En fait, la prostitution est toujours le reflet de ce qui se passe dans la société. Par exemple, quand on entre dans une période de crise et de chômage, les gens se débrouillent comme ils peuvent.

Cela veut dire qu'il y a une augmentation de gens qui se disent «Je fais ça parce qu'il n'y a pas d'autres boulots». Et quand on est dans la haute conjoncture, on trouve d'autres petits boulots même si on n’a pas de formation.   Ma génération, celle des années 60 trouvait facilement des petits jobs. Pas besoin de se prostituer. Aujourd'hui c'est différent... Alors oui, il y a une augmentation, mais depuis quand ? Il y a des gens qui disent «depuis qu'il y a les bilatérales, l'ouverture des frontières nous amène une prostitution de tous les coins du monde !». Mais en fait, c'était déjà avant, dans les années 90. Lors de la première crise du pétrole ou de la chute du Mur par exemple, il y a eu des gens qui sont arrivés en disant «Je vais gagner plein d'argent dans ce pays riche»... mais de nouveau il y a la réalité. Il n'y a pas plus de clients ou pas assez de lieux pour travailler, donc les gens essayent et repartent. Il y a beaucoup plus de mouvements, il y a énormément de fluctuations.

 

24) Où les prostituées exercent-elles aujourd'hui leurs activités ?

Quand Aspasie s'est créée dans les années 80, la prostitution se limitait principalement au quartier des Pâquis. Mais dans les années 90, il y a eu une sorte d'éclatement, d'explosion, avec la création de salons de massage.
Cependant, je pense que c'est un monde plus ou moins stable... ouvertures et fermetures de lieux alternent, arrivées et départs se suivent. Ce qui s'est développé les dernières années, ce sont les ''Sex Centers'' dans le quartier des Pâquis, et là il y a beaucoup de mouvements. Il y a aussi le Boulevard Helvétique, lieu de prostitution de nuit, avec les voitures.


25) En 2012, Aspasie soufflera ses 30 bougies. Quel bilan pouvez-vous tirer de vos activités durant ces trente ans ? Est-ce qu'Aspasie a dorénavant acquis une renommée qui vous permet de faire valoir vos revendications ?

Je pense que nous sommes devenus des experts dans ce domaine, nous sommes reconnus et respectés. Oui, c'est notre expertise qui fait désormais la différence.

 

26) On a vu que vous receviez beaucoup de subventions et que vous aviez une bonne reconnaissance, mais pour agir il faut avoir des moyens ?
Ce n'est jamais acquis. Il faut toujours se défendre, se battre. Actuellement nous renégocions nos budgets avec les autorités. La plupart de nos usagères (-ers) sont très reconnaissantes, car elles trouvent les réponses à leurs questions chez nous. D'autres, malheureusement, viennent avec des demandes auxquelles nous ne pouvons donner suite. On les oriente dans la mesure du possible, mais quand on nous demande de trouver un appartement, comment pourrions-nous agir dans un marché aussi saturé ? Où est-ce qu'on va les orienter ? D'autres encore sont furibondes parce qu’on aide toutes les personnes qui se prostituent, aussi "les autres".  Elles s'exclament alors: «C'est Aspasie qui fait venir toutes ces salopes d'étrangères !»...C'est toujours plus facile de dire, c'est la faute d'Aspasie ! Aspasie n'a pourtant rien à voir avec la mobilité des personnes dans l'espace Schengen ! Au final, c'est un peu comme les mamans pour leurs enfants, Aspasie c'est l'amour inconditionnel pour les travailleuses du sexe. Nous sommes toujours là pour aider les gens qui en ont besoin. Et pour essuyer les attaques.

 
* Ce questionnaire est tiré pour partie d'un exposé de Marianne Schweizer, Coordinatrice d'Aspasie, transcrit par Charlotte Berthoud, 21 mars 2011.
**Loi genevoise sur la prostitution: le Tribunal fédéral a partiellement admis un recours: Vous pouvez consulter cette loi, son règlement d'application et l'arrêt du TF
en cliquant sur ce lien.